Les
ablutions et le petit déjeuner laissent place au yoga des yeux sur le balcon.
Les fidèles psalmodient dans la chapelle dont la porte reste ouverte durant le
culte. Le manteau nuageux d’hier est un souvenir. Aujourd’hui, le ciel est
grand bleu et le soleil brille. Un vent frais souffle distraitement. Les dix
heures vingt s’éloignent quand je poursuis la narration de la journée d’hier.
À
midi, depuis le balcon, Patrick prend en photo « nos » trois palmiers baignés
des nuances de bleu du ciel et de l’océan. Avant treize heures, nous sommes
chez Monsieur Virce. Je lui tends le grand couteau pour couper le morceau de
fromage choisi. En souriant à Patrick, il dit d’un air entendu : « Entendía
rápidamente » [Il a vite compris]. Le
chaleureux commerçant arrondit en notre faveur le montant des courses à lui
régler. Un pain aux céréales est acheté à la boulangerie. Les jointures des
phalanges supérieures des doigts de la main droite d’un jeune homme en short,
devant nous dans la file d’attente, présentent des blessures récentes.
Tamarillos, avocat mûr, chips, pain tartiné de beurre crémeux et fromage de
chèvre frais genre sérac dévoilent leur saveur lors du déjeuner dans l'appartement. À quatorze
heures, je reprends la narration. Patrick fait le lit de la chambre d’amis.
Durant l’après-midi, nous constatons que les préparatifs pour le défilé du
carnaval s’activent sur l’avenida 25 de Abril.
La
relecture de récit de samedi est suspendue. Nous avançons la pause-détente pour
pouvoir assister au défilé du carnaval. Le cacao au lait de riz et le jus
d’orange sont sirotés dans l’instant. Nous sortons vers dix-sept heures. Nous
descendons la rue. Le long de l’avenue, sur la chaussée, des chaises pliantes
en bois ont été alignées sur trois rangées. Nous prenons place en première
ligne. Nous nous prenons en selfie. Sans discontinuer, des personnes montent
l’avenue et passent devant nous. Régulièrement des poussettes participent au
défilé incessant et continu. Les citadins sont grimés, maquillés, et masqués
pour certains. À notre droite, un couple italien s’est installé avec ses deux
fillettes. La plus âgée ressemble à Minnie avec sa jupette rouge à pois blancs.
Certains personnages, au déguisement très élaboré, riche en couleurs et en
accessoires ludiques, remontent l’avenue pour rejoindre le cortège officiel. Un
couple âgé de planteurs créoles, habillé en nuances de blanc, avance en se tenant
la main. Deux jeunes filles à la longue chevelure rose prennent la pose en
souriant quand je les prends en photo dans leur vitrine jaune de jeu ambulant, à
un euro la partie. Un petit prince et sa princesse, adorables dans leur cape
bleue et leur chevelure blonde à la Daenerys, sèment du rêve dans leur avancée.
Un Pancho Villa âgé avec son sombrero et son poncho colorés menace de son
pistolet l’assemblée, ravie de cet intérêt. Une cartomancienne masquée nous
fait sentir des herbes odoriférantes dont des brins de lavande. Le programme
illustré, à la page de couverture glacée, est vendu à un euro. Le défilé
commence à parader à dix-huit heures, avec une heure de décalage au vu de
l’horaire annoncé. Un groupe se dévoile dont les costumes bleus, blanc et or
s’apparentent à des roues de paon ; une dame âgée porte superbement ses atours.
Un canon à confettis lance des nuages de papiers colorés. Nombre d’hommes
travestis, extravertis, s’en donnent à cœur joie. Une silhouette me rappelle
celle de Yves. Le char de Cléopâtre, escorté de sa garde personnelle, apparaît.
La reine des Canaries, en longue robe bleu et blanc à volants superposés, les
épaulettes en dentelle brodée, partage son triomphe avec celle de l'Égypte
antique. Des personnages déguisés en scooter rose, portant jupe noire à pois
blancs, surprennent les regards. « Las Incansables » [Les Infatigables]
avancent dans leur tenue chamarrée qui s’inspire du personnage d’Arlequin.
D’autres groupes se suivent dans une profusion de couleurs et de fleurs. Les
costumes rivalisent de créativité. Certains s’inspirent du chapelier fou
d’Alice au pays des merveilles, d’autres des tenues du Lido, le célèbre cabaret
parisien. Les magnifiques coiffes brésiliennes, sophistiquées et inventives,
s’élancent dans le ciel et éblouissent les regards. Les participants du village
de Buenavista del Norte ont jeté leur dévolu sur des nuances de bleu clair. Les
plumes et les paillettes blanches de leur costume rivalisent de beauté avec celles des
Folies Bergère. La reine du Carnaval apparaît devant un grand éventail
circulaire de plumes pourpre. Son ample couronne, superbement décorée de fruits,
laisse apparaître un diadème argenté surmonté de roseaux noir et vert. Les
derviches tourneuses masquées, en robe à cerceaux, blanches et brodées, une
coiffe blanche serrée dans un ruban coloré sur la tête, semblent glisser sur le
sol. Une garnison, avec canons et tambours, aux uniformes colorés, fanfaronne
avec panache et défile avec la « Murga » [groupe de musique] d’Icod de los
Vinos, appelée « Ni Pa Tanto ». Les minutes s’envolent dans la gaieté. Les costumes géniaux et
les coiffes mirobolantes, rouge, blanc et noir de mon groupe préféré
s’inspirent des pièces de l’échiquier d’Alice de l’autre côté du miroir. Dans
une vision onirique, le Roi Rouge et la Reine Rouge progressent en dansant. Les
tours et autres pièces d’une partie d’échecs se promènent deux par deux selon
leur inspiration. Tels des épouvantails à oiseaux, des familles en paille jaune
succèdent aux trublions de la partie d’échecs endiablée. L'attachant couple de planteurs
créoles apparaît une seconde fois devant un groupe d’homme-papillon aux ailes
multicolores. La reine des enfants, à la coiffe ornée de roses violettes et
incarnates, radieuse dans sa robe aux quatre volants colorés, a pris place à
l’avant d’un char mirifique, devant la reine des cygnes auréolée d’un éventail
de mille lames aux nuances de rose. Des danseurs et des danseuses tribaux
ondulent sous des coiffes d’envergure d’une étonnante diversité. Un travesti à
l’opulente poitrine rose vient charrier Patrick sur sa chaise. Un groupe de
personnages, tous déguisés en Blanche-Neige, se réunit devant l’objectif d’un
photographe professionnel. Un homme âgé qui lit le journal et sa compagne qui
tricote, une couverture sur leur genoux pour avoir chaud, déambulent dans leur
fauteuil respectif dans une vision charmante, désuète et insolite. Le défilé, qui semble
sans fin, se poursuit sous les acclamations et les applaudissements du public.
Sur un autre char, un arc-en-ciel rayonne sur une princesse assise sur un trône
en nénuphars blancs ourlés de bleu. D’autres chapeliers fous, au chapeau et à
la longue cravate jaunes parsemés de pois colorés, aux hauts-de-chausses
bordeaux, se regroupent pour une photo professionnelle. Des Indiens avec leur
coiffe à plumes colorées sont aussi de la partie. Des boucaniers, des danseuses
du ventre, des bandits, des plongeurs en combinaison bleue décorée de petits
poissons, des personnes dans des mugs blancs géants, des vikings, d’autres chars et
personnages variés rivalisant d’originalité, se succèdent devant l’œil dont l’attention
commence à diminuer après presque deux heures d’un cortège ininterrompu. Les
confettis recouvrent la chaussée. Un marié barbu en longue robe blanche fait sourire
sur son passage. J’ai parfois l’impression que tous les citadins, grimés avec
art et fantaisie, se sont donné rendez-vous sur le corso carnavalesque. L’art
de la fête semble atteindre son apogée en Espagne. Le Français, souvent
grincheux, ferait mieux de faire la fête plus souvent, cela lui éviterait de se
plaindre et d’agir contre son intérêt et l’intérêt de tous. La dame à ma gauche,
venue avec son mari et son petit-fils, commence à papillonner des yeux. Le jour
décline et les réverbères s’allument. Les derniers nuages s’auréolent de feu au soleil couchant. La température se rafraîchit. Les
derniers jets de confettis sont lancés dans le ciel devenu bleu. Une dame passe
avec son chien déguisé dans ses bras. Les dix-neuf heures trente s’étonnent de
la longueur du défilé. Nous nous levons pour aller à la rencontre des derniers
chars dont un à la musique tonitruante. Nous retournons chez nous en
contournant la chapelle pour éviter le bruit assourdissant des basses. Les
presque quatre cents photos sont chargées sur les ordinateurs avant le repas.
Après
le dîner, similaire à celui d’hier, je retrouve Sophie. Sa mère Marianne meurt
de maladie sous le poids de la culpabilité, de la honte et de l’autopunition. La saison
trois de « Please like me » se termine. La suivante commence. Dans les deux
épisodes regardés, un repas de Noël en famille et entre amis… et un repas
similaire chez les parents d’Arnold, tournent aux « Règlements de comptes à OK
Corral »…
Second appareil photo :
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