samedi 2 mars 2019

Punta del Hidalgo…


     Vers sept heures trente, Patrick photographie les nuages caverneux où s’infiltre une lumière rose et mauve. Ils se disloquent sous les rayons du soleil levant. Les rites et le petit déjeuner se succèdent. En ouvrant la porte du balcon, j’entends les éclats de voix émis par le haut-parleur d’une voiture qui monte la rue en diffusant des informations pour le carnaval. Le manteau nuageux se dissipe et le soleil perce les dernières nuées. Un vent froid souffle et chahute les feuillages des arbres du parc de la chapelle. Les dix heures s’éloignent. Une carte postale est écrite pour Patricia et Robert. Les blogs de Patrick sont consultés. Il appelle son père au téléphone pour lui souhaiter en direct son anniversaire. Clyde, en Thaïlande, tchatte avec Annick via Internet. Le blog est actualisé vers onze heures trente. Toutes les messageries sont consultées. Midi s’annonce.

            Une trentaine de minutes plus tard, à bord de la voiture, nous sortons d’Icod par les hauteurs de la ville pour joindre la route TF 5 que nous quittons à la sortie numéro quatorze. Nous descendons dans une vallée séduisante en traversant tour à tour les villages de El Portezuelo, de El Socorro et de Tegueste. Les virages sinuent dans le paysage verdoyant bordé de massifs montagneux. Nous parvenons à notre destination, au village de Punta del Hidalgo, à treize heures trente. Sur la carretera General, nous déjeunons au restaurant « El Abogado », repéré par Patrick sur Internet. La façade d’apparence modeste s’ouvre sur un intérieur chaleureux aux diverses salles attrayantes dont la décoration fait appel par endroits à des artefacts du passé. Nous nous installons dans la salle du fond dont la vue depuis le large vitrage donne au loin sur l’océan. Je vois une superbe tarte aux pommes sur un présentoir circulaire rotatif dans une armoire froide verticale. La pizzeria, ouverte en 1942, propose plus d’une centaine de pizzas sur sa carte très étoffée dont les prix s’échelonnent entre trois et sept euros. Nous optons pour  la pizza « Impositiva » aux champiñones, crema de calabaza y variedad de quesos [champignons, crème de potiron et variété de fromages] à cinq euros et pour des tallarines, au même tarif, à la sauce au pesto, servies dans une assiette creuse blanche à large bordure. Du camembert panée « con mermelada de arándanos » [avec de la confiture de myrtilles] est servi en entrée. Un couple et un charmant bambin, à l’ample chevelure blonde bouclée, assis dans une chaise haute pour bébé, déjeunent à la table voisine. Je croise à plusieurs reprises le regard souriant de l’enfant. Une œuvre, à la peinture noir, blanc et gris, occupe tout le pan de mur devant nous. Une étoile démesurée à huit branches côtoie le phare de la Punta del Hidalgo et le Roque de los Dos Hermanos. Une lune apparaît entre les Deux Frères qui dressent leur pic vers le ciel. Nous savourons les mets avec de la manzanilla et de l’eau gazeuse Lanjarón, née dans le massif de la Sierra Nevada près de Grenade. La pâte de la pizza est craquante et parfumée. Des bouchées révèlent la présence de Roquefort. La sauce au pesto qui accompagne les nouilles est divine. Le restaurant se remplit et, quand nous allons régler l’addition au bar en partant, nous constatons que la quasi-totalité des tables des trois salles est occupée. La pile de cartons vides de pizzas à emporter, posée sur une armoire froide à l’arrêt à côté de l’entrée de la cuisine privée de porte, diminue au fil des commandes successives. Je vois la Cuisinière, un filet à cheveux rouge sur la tête, qui s’active sur une pizza. Patrick attire mon attention sur les luminaires suspendus au plafond au-dessus du comptoir dont la lumière jaune se diffuse au travers d’abat-jour en forme de rappe à fromage allongée. Un large passe-plat semi-sphérique communique avec la cuisine. Notre jeune hôtesse nous montre la « cuenta » [l’addition] dématérialisée sur l’écran d’une petite tablette.

            Nous sortons de ce lieu de bien-être pour nous rendre vers le littoral. Avant quinze heures, la voiture est garée à la limite d’un chemin caillouteux. Nous sommes impressionnés par la force des vagues qui déferlent en rouleaux sur les rochers. Des personnes pique-niquent sur les galets près de leur camping-car et d’une tente montée à proximité. Nos pas nous conduisent vers notre objectif. La silhouette blanche en béton armé du phare de la « Punta del Hidalgo », à l’architecture novatrice, mis en service en 1994, se dresse telle une improbable cathédrale incongrue ou une rampe de lancement pour navette saptiale. Des colonnes cubiques inégales, de hauteurs irrégulières, s’élancent librement vers les cieux comme des flèches tout en se raréfiant pour atteindre le sommet qui culmine à une cinquantaine de mètres au-dessus du sol. La forme originale confère au site un parfum futuriste où l’on s’attend à voir débarquer des aliens… que nous ne tarderons pas à rencontrer un peu plus loin.

            Devant la beauté du site, nous décidons d’effectuer une promenade le long du littoral. Les embruns parfument l’air chauffé par les rayons solaires. L’apothéose de la danse des vagues devient une symphonie. Les rouleaux fougueux se chevauchent dans d’étourdissantes envolées d’écume. Le continuel ressac se laisse entendre dans une joyeuse clameur tempétueuse, dans un tumulte majestueux et impétueux qui retentit comme un appel du large. J’apprécie la chaleur des rayons solaires sur mon dos lors du cheminement. De vastes plantations suivent le littoral. Un village blotti se niche dans un vallon en altitude. Nous dépassons la « Piscina Charco de La Arena » dont les pilotis de la terrasse du restaurant se baignent dans le bassin de la piscine à débordement continuellement menacé par le déferlement des vagues. Une vision impressionnante qui magnifie l’audace des humains devant la force de la nature. À chaque instant, on s’attend à ce que les rouleaux écumeux prennent d’assaut le frêle bassin. Une dernière plantation, abandonnée, s’apparente à un vaisseau dantesque aux voiles déchirées par le vent. Les derniers fragments des bâches résistent avant de s’envoler un jour ou l’autre.

            Plus avant, la rencontre du troisième type se concrétise. Des fresques murales audacieuses se dévoilent devant les vagues énergiques, toujours différentes qui, sans se lasser, déferlent encore et encore, tels de petits tsunamis à l’audace contagieuse. À l’image d’une petite planète Saturne, un vaisseau spatial, aussi vrai que possible, exprime le talent de l’artiste. Yoda, le Maître Jedi de la saga Star Wars, apparaît dans le sillage du vaisseau. Un spationaute flotte dans le vide sidéral autour d’une nébuleuse. Une soucoupe volante a dû atterrir car nous rencontrons E.T. l'extra-terrestre qui lève un bras avec le signe de la victoire. Un vaisseau Léviathan, à l’apparence hétéroclite, chevauché par un possible John Crichton, me rappelle la série Farscape. D’autres créations picturales éblouissent les regards. Nous continuons la promenade. Le long du camino [chemin] La Costa, d’autres fresques murales abstraites de grande envergure se signalent. Le roque de los Dos Hermanos se dévoile au bord de la cordillère d’Anaga. La Punta del Frontón révèle entre les roches son arche où les flots murmurent une légende en la traversant.

            « Il était une fois, voici fort longtemps, deux garçons qui se contaient fleurette sur la plage de l’Hidalgo, à l’abri des regards. Ils se regardaient dans les yeux, parlaient avec leur cœur, exprimaient leur amour entre des caresses sensuelles. Orphelins, ils se racontèrent leur enfance, leurs joies et leurs peines. Ils s’aimaient sur le sable mouillé, faisaient l’amour et profitaient de la magie du lieu. Des larmes d’émotion coulèrent sur leurs joues et, en chœur, ils sortirent un mouchoir de leur poche. Soudain, la stupéfaction se lut sur leur visage. Ils s’aperçurent que les deux morceaux d’étoffe n’en faisait qu’un. Les propos de leur famille adoptive respective, concernant un frère duquel ils auraient été séparés, remontèrent à la surface de leur esprit. Seul un mouchoir séparé en deux moitiés pourrait leur permettre de se retrouver si les circonstances de la vie leur étaient propices. Les amants, ahuris, voyant que leurs mouchoirs ne faisaient plus qu’un, se regardèrent et se prirent la main. Horrifiés, à jamais maudits au regard de leur religion, ils grimpèrent en clamant leur douleur jusqu'au sommet de la falaise et, enlacés, se jetèrent dans le vide. Baignés de leur amour, ils se noyèrent dans les vagues tumultueuses bouleversées de voir l’absurdité des croyances humaines. À ce moment-là, le ciel entra dans une rage folle, envoya la foudre sur la montagne des amants qui se scinda en deux pour immortaliser leur amour. Depuis ce jour, cet endroit, connu sous le nom de « Risco de los Dos Hermanos de La Punta del Hidalgo » [Falaise des deux frères de la Pointe de l’Hidalgo], rappelle aux promeneurs que deux amoureux, frères sans le savoir, décidèrent de mourir ensemble plutôt que de vivre séparés… »

            Nous apercevons dans le lointain, telles deux pyramides Goa'uld, le Roque de Anaga et le Roque de Fuera qui semblent posés sur les flots à une quinzaine de kilomètres ; c’est étonnant comme la vue porte loin avec une sensation que les roques sont proche. Diverses criques se succèdent le long du littoral dans la baie née de l’avancée du roque des Deux Frères. Contre les rochers, des geysers se forment, nés de la vigueur des vagues. Deux oiseaux se promènent sur les galets. Le gracieux héron blanc s’arrête et regarde au loin. Le courlis cendré, au plumage moucheté et strié de gris, brun et de fauve, farfouille dans le sable de son très long bec incurvé. Je monte sur une éminence pour avoir une vue d’ensemble des serres cubiques. Patrick descend au ras des flots pour prendre des photos des vagues en action. Plus avant, le chemin prend de la hauteur. Une maison isolée au bord d’une falaise se fait remarquer. Des arbres morts et des étendues de figuiers de Barbarie prennent possession du paysage. La vue plonge dans la baie aux falaises abruptes et spectaculaires. Des empreintes de pas sur le sable en contrebas montrent le côté téméraire de certains promeneurs. Soudain, un parapente à la voile jaune apparaît dans notre champ de vision. Nous rencontrons un second parapentiste, dont le matériel semble facile à transporter, qui se prépare à s’envoler. Nous atteignons le « Mirador de San Mateo ». Nous nous approchons de la maison dont l’accès est protégé par une vaste enceinte. Un pont en pierre enjambe un ravin. En aval, une bâtisse en ruine a perdu sa toiture. La vue plongeante dans la structure en délabrement est rare et insolite. En revenant sur nos pas, nous croisons un coureur aux cheveux bleus frisés, vite suivi par d’autres coureurs enjoués aux cheveux colorés qui crient devant notre mine surprise : « C’est carnaval ». Les deux parapentistes survolent les vagues et les éminences rocheuses. Sur le mirador, un monument est dédié à Sebastián Ramos « El Puntero » qui naquit à Punta del Hidalgo et fut l’un des chanteurs les plus populaires du folklore des îles.

            Nous décidons de retourner vers le phare par la carretera [route] General Punta del Hidalgo. Nous longeons par le haut les serres de la coopérative du groupe Coplaca qui descendent vers l’océan. Nous nous apercevons que la vaste plantation, surplombée d’un grand bassin circulaire, cultive des oiseaux du paradis. Contre toute attente, la route se termine en cul-de-sac au niveau du cimetière de San Gregorio. Nous revenons vers le littoral par un sentier repéré par Patrick un peu plus haut. Après une pente assez raide, nous suivons d’anciennes rigoles en pierre grise oubliées dans la végétation désertique qui offre d’admirer de petites fleurs rose et verte dont les houppettes blanches ébouriffées s’apparentent à celles du jardin botanique de Puerto de la Cruz. Nous rejoignons le « camino » au travers d’une plantation abandonnée dont les saisissantes dernières structures verticales en pierre et en moellons pointées vers le ciel s’effritent lentement. Nous passons à nouveau devant l’Ermita San Juanito avant d’atteindre le phare. Les pierres arrondies affleurent sur le chemin. Elles paraissent plus proéminentes au retour. Les rouleaux des vagues semblent aussi plus impressionnants. La silhouette du phare à contrejour semble aussi un peu irréelle. Les dix-sept heures quinze glissent sur une vague quand nous arrivons à la voiture. Nous avons marché plus de cinq kilomètres. Je prends le volant. Nous sommes de retour à Icod environ une heure plus tard. La chance nous offre une place de stationnement juste devant chez nous ; quelques pas nous séparent de l’entrée de l’appartement.

            Je prends plaisir à siroter un cacao au lait de riz avec un carreau de chocolat. Patrick se désaltère avec de l’eau gazeuse. Je charge sur l’ordinateur les quelque trois cents photos prises aujourd’hui. Des captures d’écran de notre parcours sur Google map  permettront d’illustrer le blog. Lors du dîner, je croque une pomme, je savoure, avec des rondelles de banane, des biscuits à l’avoine et deux barres Al Almendro, dont une chocolatée. Durant la soirée au salon, dans la magie de l’écriture, Sophie commence son métier d’institutrice. Dans celle du cinéma, Carmen, la sorcière éternelle, retrouve son ombre et la mémoire…





















































                                   Second appareil photo :





































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