Vers
sept heures trente, Patrick photographie les nuages caverneux où s’infiltre une
lumière rose et mauve. Ils se disloquent sous les rayons du soleil levant. Les
rites et le petit déjeuner se succèdent. En ouvrant la porte du balcon,
j’entends les éclats de voix émis par le haut-parleur d’une voiture qui monte
la rue en diffusant des informations pour le carnaval. Le manteau nuageux se
dissipe et le soleil perce les dernières nuées. Un vent froid souffle et chahute
les feuillages des arbres du parc de la chapelle. Les dix heures s’éloignent.
Une carte postale est écrite pour Patricia et Robert. Les blogs de Patrick sont
consultés. Il appelle son père au téléphone pour lui souhaiter en direct son
anniversaire. Clyde, en Thaïlande, tchatte avec Annick via Internet. Le blog est
actualisé vers onze heures trente. Toutes les messageries sont consultées. Midi
s’annonce.
Une
trentaine de minutes plus tard, à bord de la voiture, nous sortons d’Icod par
les hauteurs de la ville pour joindre la route TF 5 que nous quittons à la
sortie numéro quatorze. Nous descendons dans une vallée séduisante en
traversant tour à tour les villages de El Portezuelo, de El Socorro et de
Tegueste. Les virages sinuent dans le paysage verdoyant bordé de massifs montagneux. Nous
parvenons à notre destination, au village de Punta del Hidalgo, à treize heures
trente. Sur la carretera General, nous déjeunons au restaurant « El Abogado »,
repéré par Patrick sur Internet. La façade d’apparence modeste s’ouvre sur un
intérieur chaleureux aux diverses salles attrayantes dont la décoration fait
appel par endroits à des artefacts du passé. Nous nous installons dans la salle
du fond dont la vue depuis le large vitrage donne au loin sur l’océan. Je vois
une superbe tarte aux pommes sur un présentoir circulaire rotatif dans une
armoire froide verticale. La pizzeria, ouverte en 1942, propose plus d’une
centaine de pizzas sur sa carte très étoffée dont les prix s’échelonnent entre
trois et sept euros. Nous optons pour la
pizza « Impositiva » aux champiñones, crema de calabaza y variedad de quesos
[champignons, crème de potiron et variété de fromages] à cinq euros et pour des
tallarines, au même tarif, à la sauce au pesto, servies dans une assiette creuse
blanche à large bordure. Du camembert panée « con mermelada de arándanos »
[avec de la confiture de myrtilles] est servi en entrée. Un couple et un
charmant bambin, à l’ample chevelure blonde bouclée, assis dans une chaise
haute pour bébé, déjeunent à la table voisine. Je croise à plusieurs reprises
le regard souriant de l’enfant. Une œuvre, à la peinture noir, blanc et gris,
occupe tout le pan de mur devant nous. Une étoile démesurée à huit branches
côtoie le phare de la Punta del Hidalgo et le Roque de los Dos Hermanos. Une lune
apparaît entre les Deux Frères qui dressent leur pic vers le ciel. Nous
savourons les mets avec de la manzanilla et de l’eau gazeuse Lanjarón, née dans
le massif de la Sierra Nevada près de Grenade. La pâte de la pizza est
craquante et parfumée. Des bouchées révèlent la présence de Roquefort. La sauce
au pesto qui accompagne les nouilles est divine. Le restaurant se remplit et,
quand nous allons régler l’addition au bar en partant, nous constatons que la
quasi-totalité des tables des trois salles est occupée. La pile de cartons
vides de pizzas à emporter, posée sur une armoire froide à l’arrêt à côté de
l’entrée de la cuisine privée de porte, diminue au fil des commandes
successives. Je vois la Cuisinière, un filet à cheveux rouge sur la tête, qui
s’active sur une pizza. Patrick attire mon attention sur les luminaires
suspendus au plafond au-dessus du comptoir dont la lumière jaune se diffuse au
travers d’abat-jour en forme de rappe à fromage allongée. Un large passe-plat
semi-sphérique communique avec la cuisine. Notre jeune hôtesse nous montre la «
cuenta » [l’addition] dématérialisée sur l’écran d’une petite tablette.
Nous
sortons de ce lieu de bien-être pour nous rendre vers le littoral. Avant quinze
heures, la voiture est garée à la limite d’un chemin caillouteux. Nous sommes
impressionnés par la force des vagues qui déferlent en rouleaux sur les
rochers. Des personnes pique-niquent sur les galets près de leur camping-car et
d’une tente montée à proximité. Nos pas nous conduisent vers notre objectif. La
silhouette blanche en béton armé du phare de la « Punta del Hidalgo »,
à l’architecture novatrice, mis en service en 1994, se dresse telle une
improbable cathédrale incongrue ou une rampe de lancement pour navette saptiale. Des colonnes cubiques inégales,
de hauteurs irrégulières, s’élancent librement vers les cieux comme des flèches
tout en se raréfiant pour atteindre le sommet qui culmine à une cinquantaine de
mètres au-dessus du sol. La forme originale confère au site un parfum futuriste
où l’on s’attend à voir débarquer des aliens… que nous ne tarderons pas à
rencontrer un peu plus loin.
Devant
la beauté du site, nous décidons d’effectuer une promenade le long du littoral.
Les embruns parfument l’air chauffé par les rayons solaires. L’apothéose de la
danse des vagues devient une symphonie. Les rouleaux fougueux se chevauchent
dans d’étourdissantes envolées d’écume. Le continuel ressac se laisse entendre
dans une joyeuse clameur tempétueuse, dans un tumulte majestueux et impétueux
qui retentit comme un appel du large. J’apprécie la chaleur des rayons solaires
sur mon dos lors du cheminement. De vastes plantations suivent le littoral. Un
village blotti se niche dans un vallon en altitude. Nous dépassons la « Piscina
Charco de La Arena » dont les pilotis de la terrasse du restaurant se baignent
dans le bassin de la piscine à débordement continuellement menacé par le
déferlement des vagues. Une vision impressionnante qui magnifie l’audace des
humains devant la force de la nature. À chaque instant, on s’attend à ce que
les rouleaux écumeux prennent d’assaut le frêle bassin. Une dernière
plantation, abandonnée, s’apparente à un vaisseau dantesque aux voiles déchirées par le
vent. Les derniers fragments des bâches résistent avant de s’envoler un jour ou
l’autre.
Plus
avant, la rencontre du troisième type se concrétise. Des fresques murales
audacieuses se dévoilent devant les vagues énergiques, toujours différentes
qui, sans se lasser, déferlent encore et encore, tels de petits tsunamis à
l’audace contagieuse. À l’image d’une petite planète Saturne, un vaisseau
spatial, aussi vrai que possible, exprime le talent de l’artiste. Yoda, le
Maître Jedi de la saga Star Wars, apparaît dans le sillage du vaisseau. Un
spationaute flotte dans le vide sidéral autour d’une nébuleuse. Une soucoupe
volante a dû atterrir car nous rencontrons E.T. l'extra-terrestre qui lève un
bras avec le signe de la victoire. Un vaisseau Léviathan, à l’apparence
hétéroclite, chevauché par un possible John Crichton, me rappelle la série
Farscape. D’autres créations picturales éblouissent les regards. Nous
continuons la promenade. Le long du camino [chemin] La Costa, d’autres fresques
murales abstraites de grande envergure se signalent. Le roque de los Dos
Hermanos se dévoile au bord de la cordillère d’Anaga. La Punta del Frontón révèle
entre les roches son arche où les flots murmurent une légende en la traversant.
« Il était une fois, voici fort
longtemps, deux garçons qui se contaient fleurette sur la plage de l’Hidalgo, à
l’abri des regards. Ils se regardaient dans les yeux, parlaient avec leur cœur,
exprimaient leur amour entre des caresses sensuelles. Orphelins, ils se
racontèrent leur enfance, leurs joies et leurs peines. Ils s’aimaient sur le
sable mouillé, faisaient l’amour et profitaient de la magie du lieu. Des larmes
d’émotion coulèrent sur leurs joues et, en chœur, ils sortirent un mouchoir de
leur poche. Soudain, la stupéfaction se lut sur leur visage. Ils s’aperçurent
que les deux morceaux d’étoffe n’en faisait qu’un. Les propos de leur famille
adoptive respective, concernant un frère duquel ils auraient été séparés,
remontèrent à la surface de leur esprit. Seul un mouchoir séparé en deux
moitiés pourrait leur permettre de se retrouver si les circonstances de la vie
leur étaient propices. Les amants, ahuris, voyant que leurs mouchoirs ne
faisaient plus qu’un, se regardèrent et se prirent la main. Horrifiés, à jamais
maudits au regard de leur religion, ils grimpèrent en clamant leur douleur
jusqu'au sommet de la falaise et, enlacés, se jetèrent dans le vide. Baignés de
leur amour, ils se noyèrent dans les vagues tumultueuses bouleversées de voir
l’absurdité des croyances humaines. À ce moment-là, le ciel entra dans une rage
folle, envoya la foudre sur la montagne des amants qui se scinda en deux pour
immortaliser leur amour. Depuis ce jour, cet endroit, connu sous le nom de «
Risco de los Dos Hermanos de La Punta del Hidalgo » [Falaise des deux frères de
la Pointe de l’Hidalgo], rappelle aux promeneurs que deux amoureux, frères sans
le savoir, décidèrent de mourir ensemble plutôt que de vivre séparés… »
Nous
apercevons dans le lointain, telles deux pyramides Goa'uld, le Roque de Anaga
et le Roque de Fuera qui semblent posés sur les flots à une quinzaine de
kilomètres ; c’est étonnant comme la vue porte loin avec une sensation que les
roques sont proche. Diverses criques se succèdent le long du littoral dans la
baie née de l’avancée du roque des Deux Frères. Contre les rochers, des geysers
se forment, nés de la vigueur des vagues. Deux oiseaux se promènent sur les
galets. Le gracieux héron blanc s’arrête et regarde au loin. Le courlis cendré,
au plumage moucheté et strié de gris, brun et de fauve, farfouille dans le
sable de son très long bec incurvé. Je monte sur une éminence pour avoir une
vue d’ensemble des serres cubiques. Patrick descend au ras des flots pour
prendre des photos des vagues en action. Plus avant, le chemin prend de la hauteur.
Une maison isolée au bord d’une falaise se fait remarquer. Des arbres morts et
des étendues de figuiers de Barbarie prennent possession du paysage. La vue
plonge dans la baie aux falaises abruptes et spectaculaires. Des empreintes de
pas sur le sable en contrebas montrent le côté téméraire de certains
promeneurs. Soudain, un parapente à la voile jaune apparaît dans notre champ de
vision. Nous rencontrons un second parapentiste, dont le matériel semble facile
à transporter, qui se prépare à s’envoler. Nous atteignons le « Mirador de
San Mateo ». Nous nous approchons de la maison dont l’accès est protégé par une
vaste enceinte. Un pont en pierre enjambe un ravin. En aval, une bâtisse en
ruine a perdu sa toiture. La vue plongeante dans la structure en délabrement
est rare et insolite. En revenant sur nos pas, nous croisons un coureur aux
cheveux bleus frisés, vite suivi par d’autres coureurs enjoués aux cheveux
colorés qui crient devant notre mine surprise : « C’est carnaval ». Les
deux parapentistes survolent les vagues et les éminences rocheuses. Sur le
mirador, un monument est dédié à Sebastián Ramos « El Puntero » qui naquit à
Punta del Hidalgo et fut l’un des chanteurs les plus populaires du folklore des
îles.
Nous
décidons de retourner vers le phare par la carretera [route] General Punta del
Hidalgo. Nous longeons par le haut les serres de la coopérative du groupe
Coplaca qui descendent vers l’océan. Nous nous apercevons que la vaste
plantation, surplombée d’un grand bassin circulaire, cultive des oiseaux du
paradis. Contre toute attente, la route se termine en cul-de-sac au niveau du
cimetière de San Gregorio. Nous revenons vers le littoral par un sentier repéré
par Patrick un peu plus haut. Après une pente assez raide, nous suivons
d’anciennes rigoles en pierre grise oubliées dans la végétation désertique qui
offre d’admirer de petites fleurs rose et verte dont les houppettes blanches
ébouriffées s’apparentent à celles du jardin botanique de Puerto de la Cruz.
Nous rejoignons le « camino » au travers d’une plantation abandonnée
dont les saisissantes dernières structures verticales en pierre et en moellons
pointées vers le ciel s’effritent lentement. Nous passons à nouveau devant
l’Ermita San Juanito avant d’atteindre le phare. Les pierres arrondies
affleurent sur le chemin. Elles paraissent plus proéminentes au retour. Les
rouleaux des vagues semblent aussi plus impressionnants. La silhouette du phare
à contrejour semble aussi un peu irréelle. Les dix-sept heures quinze glissent
sur une vague quand nous arrivons à la voiture. Nous avons marché plus de cinq
kilomètres. Je prends le volant. Nous sommes de retour à Icod environ une heure
plus tard. La chance nous offre une place de stationnement juste devant chez
nous ; quelques pas nous séparent de l’entrée de l’appartement.
Je
prends plaisir à siroter un cacao au lait de riz avec un carreau de chocolat.
Patrick se désaltère avec de l’eau gazeuse. Je charge sur l’ordinateur les
quelque trois cents photos prises aujourd’hui. Des captures d’écran de notre parcours sur Google
map permettront d’illustrer le blog. Lors du dîner, je croque
une pomme, je savoure, avec des rondelles de banane, des biscuits à l’avoine et
deux barres Al Almendro, dont une chocolatée. Durant la soirée au salon, dans
la magie de l’écriture, Sophie commence son métier d’institutrice. Dans celle
du cinéma, Carmen, la sorcière éternelle, retrouve son ombre et la mémoire…
Second appareil photo :



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