Un
peu avant sept heures trente, Patrick photographie le lever de soleil depuis le
balcon. Les nuées s’inspirent de la forme de l’arc-en-ciel pour exprimer leurs
nuances de rose. La collation matinale précède le yoga des yeux sur le balcon
et la salutation au soleil dont le disque rayonne dans le ciel entièrement
bleu. Un jardinier arrose la base des arbres et la végétation du parc de la
chapelle. Deux papillons blancs batifolent autour des branches touffues de
l’arbre devant le balcon, de l’autre côté de la rue. Une motocyclette pétarade
en montant la rue à vive allure. Le mouvement de la vie s’exprime à l’infini. Dans
la matinée, j’œuvre sur l’ordinateur à différents dossiers. Un mail de la
Floride se dévoile ; notre amie Faina nous annonce qu’elle est l’arrière
grand-mère d’un petit Jacob. La narration de la journée d’hier, reprise avant
onze heures, est suspendue pour aller déjeuner.
Nous
partons vers midi et quart. Nous remontons la calle Guillén pour joindre
l’emplacement où la voiture est garée. Au bas de la rue, un homme sur un
échafaudage s’active à repeindre en rouge un mur dont la peinture blanche se
trouve pourtant encore en bon état. La fantaisie de chacun et la facilité de
l’exprimer sans autorisation préalable, souvent nécessaire en France, participe
à animer les murs de la ville dans un canevas de couleurs attrayantes et très
variées. Patrick prend le volant. Nous quittons la route TF 5 par la sortie
trente-deux. Nous arrivons à Puerto de la Cruz un peu avant treize heures. Les
places de parking à notre destination sont toutes prises. Patrick gare la
voiture en première position sur une ligne jaune le long de la calle de la
Magarza. Nous sommes à cinq minutes à pied du restaurant Delhi Darbar où nous
déjeunons en terrasse. Les légers fauteuils plastiques alternent le blanc et le
jaune autour des tables posées sur un sol carrelé en terre cuite flammée où
s’intercalent des motifs asiatiques. J’opte pour les mêmes mets que jeudi
dernier. Patrick choisit un « Palak Paneer » [fromage indien aux épinards] avec
du riz blanc aux légumes. Pendant la préparation du repas, je prends deux
photos dans la salle du restaurant. L’une du Taj Mahal et une autre d’un
vénérable Hindou en barque sur le Gange. Les deux samosas aux légumes sont
servis dans un plat allongé en porcelaine, de la marque déposée « Mil994 »,
fabriqué à Saragosse par la société Ibecotel. Aujourd’hui, les samosas sont
libres de toute épice ; le charme de la cuisine faite sur l’instant. La
manzanilla est servie dans une théière indienne où les mots « Mocay caffe » se
lisent sur la surface verte pistache hérissée de petits picots. Le monsieur âgé
à la table voisine demande à Patrick si les informations qu’il écoute sur son
smartphone le dérangent. Quelle courtoisie ! L’homme à la chevelure poivre et sel,
une barbe blanche à la Van Dyke, mange seul à sa table. Parfois son regard
porte loin dans le vague. J’imagine sa vie l’espace d’un instant ; ma
représentation des plus subjectives, influencée par mon psychisme, le voit veuf,
non remarié depuis la mort de son mari, en paisible retraite à Puerto de la
Cruz. À une table voisine, une jeune dame brune plantureuse à la longue
chevelure, qui me rappelle Naya, une bénévole grecque de l’association, mange
une grande partie de son repas en tchattant sur son smartphone. Comme nous, elle
a pris des samosas en entrée. Je repense à la demande de Naya, repoussée à la
barricade, qui me demandait voici bien longtemps de devenir le parrain de son
bébé à condition toutefois de lui dévoiler tous mes secrets !
Nous
sortons du restaurant à quatorze heures vingt après plus d’une heure de
bien-être en terrasse. Nous allons nous promener. Nous suivons l’avenida
Marqués de Villanueva del Prado pour nous rendre dans la vieille ville. Sur
l’avenue plantée de palmiers aux feuillages généreux, après un bâtiment flanqué
au dernier niveau d’un long balcon en loggia à la balustrade en bois genre
moucharabieh, une horloge digitale affiche vingt-sept degrés celsius. Une
journée d’été en hiver. Nous passons devant l’hôtel Puerto de la Cruz dont la
piscine en contrebas, entourée de végétation, montre des transats jaunes
partiellement occupés. Nous prenons à droite dans la calzada de Martiánez qui
descend de façon abrupte pour joindre en sinuant le parc Aguilar y Quesada. Sur la droite,
une vue plongeante sur le littoral est importunée par des immeubles qui
entourent une vaste structure plate dont la toiture montre des puits de lumière
en forme de petites pyramides. Une boulangerie pâtisserie se dévoile au bas de
la route le long de laquelle nous croisons ou dépassons nombre de personnes
âgées. Après un bref passage dans le petit parc, où deux hommes sont allongés
sur un banc, nous prenons à gauche dans la calle de Valois pour nous diriger
vers la plaza del Charco. Une construction haute et étroite, aux chaînages
d’angle en pierres grises, montre de profil des balcons en loggia. Nous
croisons en chemin un petit train touristique aux wagonnets jaunes dont les
banquettes sont toutes occupées. Plus loin, sur les indications de l’écran de
l’iPhone, nous suivons en perpendiculaire la calle Blanco où j’admire
différentes façades pourvues de balcons. Nous atteignons la plaza del Charco
[étang] qui tient son nom d'une poche d'eau persistante née en son centre des
vagues venues par le rivage voici fort longtemps. Pendant la dictature
franquiste, durant laquelle se débattait l'Espagne, elle prit le nom de plaza
del Generalísimo Franco. Une fresque, où figurent l’astre solaire et une longue
étoile dorée sur fond de ciel bleu, décore le mur d’un bâtiment le long d’une
rangée de balcons. Des lauriers indiens venus de Cuba un jour de 1852 et des
palmiers ombragent la place où une fontaine circulaire a remplacé l’étang. Des
« marchands du temple » accaparent une partie de l’espace. Tout comme sur
la place Andrés à Icod, une aire de jeux laisse entendre les cris des enfants.
Le parallèle s’arrête là, car je trouve que la place a été exagérément vantée
sur le web.
Soudain,
à une courte distance, sur la calle de Santo Domingo, nous découvrons un
Starbucks Coffee installé dans la « Casa Miranda » dont la fabuleuse
architecture, parée de balcons en loggia et de boiseries époustouflantes,
emporte notre admiration. Nous tombons sous le charme. Nous entrons dans un
patio composé de trois galeries élégantes aux murs blancs. Un escalier
monumental avec ses galeries intermédiaires s’offre majestueusement à nos
regards éblouis. Nous monterons les escaliers une autre fois… ou pas. La
poutraison des plafonds présente des tons plus sombres. Une arrière-salle,
équipée d’une grande table commune, montre une œuvre d’envergure contre le mur
du fond. L’espace et la convivialité sont au rendez-vous partout dans le café.
Les fauteuils bleus aux pieds fuseau qui invitent à la détente s’inspirent des
années cinquante. Idéalement situé entre la calle Santo Domingo et la calle Las
Lonjas, le Starbucks donne sur la plaza de Europa. De couleur brun pastel, les
façades, les fenêtres aux volets s’ouvrant à l'intérieur, les piliers, les
montées d’escaliers et les balustres, finement sculptés de la Casa Miranda,
construite en 1730, furent réalisés dans le cœur du pin des Canaries, la partie
du bois la plus dure dont la fibre résiste au passage des siècles. Le pin
utilisé, protégé aujourd’hui, proviendrait de divers manoirs démolis datant du dix-huitième
siècle. Les artisans qui restaurèrent le bois pour lui redonner sa splendeur
auraient poncé les anciens vernis avec du sable noir volcanique.
Une
fois sortis de ce lieu de charme, nos regards sont captivés par une crique aux
airs de Garachico. Les vagues se jettent avec toujours autant de force et
d'écume sur les rochers affleurant dans des éclaboussures spectaculaires. Nous
retournons vers la corniche en suivant la calle de Zamora où nous repérons le
restaurant indien végétarien « Jai Mata Di ». Plus avant, je vois un panneau
qui indique la direction d’un « jardín de orquídeas ». Nous sommes de retour à
la voiture à quinze heures quarante, après environ cinq kilomètres de marche
sous le soleil enthousiaste. Une dizaine de minutes plus tard, nous effectuons des courses chez Al Campo.
J’aperçois avec contentement des tamarillos ; j’en achète huit pour un euro vingt.
Alors que mon mari attend à la caisse, je cours aux rayons des promotions pour
voir, vainement, s’il reste du chocolat Suchard aux amandes entières et à
l’orange qu’il apprécie. En sortant du magasin, vers la descente au parking,
mon regard suit un bambin qui tient un ballon gonflable mauve, marqué Kiabi,
auquel il donne de petits coups de pied pour s’amuser. À Icod, je range la
voiture en créneau à côté de chez nous, à quelques mètres de la boulangerie où
une place se libère. Quelques minutes plus tard, je m’installe devant l’ordinateur.
Les dix-sept heures s’étonnent déjà de sonner. Le récit de la journée, ponctuée
de la pause-détente, commence sur le chronojournal.
Lors
du dîner, nous restons fidèles à la pomme. Les rondelles de bananes sont
savourées avec le restant de bizcochon, une barre à la banane agrémentée de
graines et une barre El Almendro. En fin de repas, tout en balançant les mains,
Patrick fredonne la chanson « Echoes in Rain» d’Enya, diffusée depuis son
iPhone. Durant la soirée, je retrouve avec gaieté de cœur les aventures de
Sophie sur le kindle. À Carthagène des Indes, nous suivons d’autres aventures,
celles de la sorcière éternelle Carmen dont l’ombre a disparu. Elle subit, sans
en être consciente, les conséquences d’un sort jeté par un ami qui « croyait
bien faire ». La bonne foi serait-elle une sorte de vertu qui servirait
d'excuse, voire d'alibi, à celui qui croit bien faire ? La couette est enlevée
avant de rejoindre Morphée pour la nuit. Dans la chambre, la température
dépasse les vingt degrés sans chauffage. Une légère couverture en polyester
rose la remplace…
Second appareil photo :


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