Nous
descendons prendre le petit déjeuner après huit heures trente. Divers journaux disposés
sur une console à l’entrée du restaurant sont offerts à la clientèle. Je
remarque la présence du « El País », le
quotidien le plus diffusé en Espagne avec quelque quatre cent mille exemplaires
imprimés. Patrick emporte « The Times of London ». Nous prenons place à une
table ronde nappée en blanc vers un vitrage circulaire. La vue donne sur un
jardin. L’abondance se présente sur divers îlots et comptoirs qui regorgent de
nourritures sucrées et salées dont la variété se montre impressionnante. Je tranche
un morceau de baguette croustillante aux graines et aux céréales que je vais
tartiner de beurre et de miel, déjà préparé dans une coupelle. Des dattes, des noisettes et
des amandes mondées, une banane, un kiwi et un croissant composent ma sélection.
Du miel dans un cadre de ruche est proposé à la découverte. Parmi cette
pléthore de vivres, je laisse les fromages, les plats chauds, la charcuterie,
la viande et le poisson aux autres convives. Durant la collation, Patrick me
parle d’un article en première page qui titre : « Schools ask parents to pay
for staff and books ». Des écoles anglaises d’état demandent aux parents de
payer les professeurs et les livres parmi d’autres dépenses. Mes yeux se
promènent sur la salle dont les tables sont toutes occupées. Je remarque un jeune
garçon de profil aux pectoraux bombés. Avant de retourner à la chambre, nous
nous promenons dans les vastes jardins de l’hôtel à la luxuriante végétation
arborée et dans la cour intérieure où trône une fontaine dans une large
plate-bande circulaire de plantes vivaces. Depuis le troisième étage, en sortant de
l’ascenseur, je prends une photo panoramique de la ville avec le parc Sanabria
au premier plan. Je pratique le yoga des yeux depuis la fenêtre vers le lit qui
donne sur la cour intérieure dont les façades des chambres présentent des
balcons et des terrasses. À dix heures, je commence la relecture du récit de la
journée de dimanche. Patrick, qui surfe sur le web, m’annonce que plus de vingt
mille croisiéristes sont attendus aujourd’hui pour le carnaval. La page du carnaval
à Icod est actualisée un peu avant midi.
Une
vingtaine de minutes plus tard, nous quittons la chambre pour aller déjeuner au
marché municipal. Nous traversons le parc où nous pouvons admirer la fontaine
dédiée à Santiago García Sanabria, en rénovation lors de notre première venue à
Santa Cruz. Les jets d’eau entourent un obélisque en pierre embelli de
sculptures. La plaza del Príncipe grouille de monde. Une ribambelle de ballons
gonflables en forme de personnages de dessins animés flotte dans le ciel au-dessus
du comptoir d’un marchand ambulant. Sur la calle de Valentin Sanz, afin de les
devancer pour les prendre en photo, je dépasse prestement trois hommes, munis
d’instruments à vent, superbement déguisés dans un costume de pirate bleu roi
et bordeaux, la bouche et les yeux cerclés de blanc, le nez rouge, un tricorne
sur la tête. Le plus grand des trois s’avance vers mois avant de parvenir à mes
fins. Il tend la main avec un sourire et m’invite d’un geste à lui confier l’iPhone.
Patrick et moi prenons la pose avec les deux autres personnages pour être
immortalisés sur une photo souvenir. Je suis enchanté. Nous atteignons le «
Mercado Municipal La Recova » qui, contre toute attente, est fermé
aujourd’hui. Nous partons alors à la recherche d’un restaurant pour déjeuner.
Sur la calle Antonio Domínguez Alfonso, nous entrons au chez El Tenedor
de la Noria. Nous nous installons en terrasse. Des « papas arrugadas con
mojos » et deux woks de légumes sont commandés à Samuel. Un jeune garçon,
assis à la table derrière Patrick, habillé en costume de Robin des Bois vert et
noir, finit par enlever son arc qui le gêne dans le dos. En fin de repas, il
remettra son masque noir.
Nous
quittons le restaurant vers quatorze heures trente. La rue est animée par des
groupes de personnes devant la Casa del Miedo qui finissent de revêtir leur
vêtement de parade pour participer au défilé. Plus avant, une longue fresque
nommée « El Carnaval del Osss » séduit les regards par son côté imaginatif et
coloré où les rouges et les ors se pavanent en d'ineffables dégradés. Les pieds
dans les souliers de rubis de Dorothée appartiennent à des jambes masculines.
Nous nous dirigeons vers le parcours de la parade qui longera l’océan. En
chemin, dans une ruelle, des coiffes en forme de roue de plumes de paon vert,
posées au sol, attendent d’être portées. La ville est en effervescence. Une
affiche du carnaval, l'un des plus populaires au monde, est photographiée. Nous atteignons la plaza de España déjà
noire de monde. Nous poursuivons sur l’avenida Francisco la Roche dont les
côtés sont pris d’assaut par nombre de personnes, assises et debout, qui
attendent de voir passer le cortège. Nous parvenons sur le lieu de départ du
défilé dont les chars en attente se répartissent sur la chaussée jusqu’au « Monumento
a la Victoria ». Nous pénétrons dans les coulisses du défilé. Le service de
sécurité, relâché et bon enfant, permet de passer derrière les premières
grilles. Nous pouvons prendre tranquillement des photos des chars, tous plus
beaux les uns que les autres, qui commencent à s’animer avec l’arrivée
progressive des figurants. Un des trois dragons de Daenerys Targaryen,
anthracite et grenat, s’exerce à cracher du feu sans gêner le moins du monde
les histrions qui miment leur rôle avant de monter sur le Trône de fer pour
épater les spectateurs qui ont probablement tous entendus parler de la série
Game of Thrones. Un bateau sur ses vagues portatives se prépare à se lancer sur
l’onde du défilé. Le responsable du char des Anges et des Démons, flanqué de
deux petites colonnes à l’avant, parvient difficilement à retenir les
diablotins, au sourire carnassier, accrochés aux parois latérales baignées de
flammèches. Quatre Fifi Brindacier souriantes aux cheveux orangés, accompagnées
du cheval « Oncle Alfred », prennent la pose pour une photo. Je les remercie
vivement. Les chars féeriques, folkloriques, fantastiques, mythologiques et
imaginaires se succèdent. Des leprechauns, des lutins, des horloges animées,
des farfadets, des pantins, un possible Geppetto qui cherche du regard
Pinocchio, une pieuvre géante rouge, des gnomes étonnés, un énorme papillon
Monarque, le Taj Mahal dans une fenêtre spatiale, des masques et trompettes du
carnaval de Venise, un gros poisson magique aux écailles roses nuagées de bleu,
des mini-montgolfières, des écrins merveilleux en forme d’huître perlière et
bien d’autres emblèmes légendaires se dévoilent à nos regards éblouis au fur et
à mesure de notre avancée. Sous le regard de la poésie, la féerie éblouissante
se termine quand l’avenue Francisco la Roche rencontre la Rambla de Santa Cruz,
où je vois descendre des cars nombre de figurants venus pour le défilé. Les
protagonistes du cortège s’activent à mettre leur déguisement dont certains
nécessitent l’aide des accompagnateurs, comme ces énormes éventails
semi-circulaires en plumes rouges, plus hauts que les personnes qui vont les
arborer.
Après
une quarantaine de minutes passées à admirer les chars, nous revenons sur nos
pas pour tenter de trouver une place pour voir défiler le cortège. Le long de
l’avenue, une multitude de touristes se restaure dans les nombreux cafés et
restaurants. Je croise un homme, déguisé en tutu rose et jaquette vert et bleu,
brodée et pailletée d’or, qui me rappelle Louis, un bénévole de l’association.
Les premiers chars admirés sont prêts pour lancer le défilé. L’organisation
fonctionne à merveille. Trois jeunes artistes peignent une fresque sur le
rideau métallique d’un commerce, opportunément fermé aujourd’hui. Les
emplacements repérés en arrivant sont noirs de monde. La foule a envahi les
abords du tracé du défilé. Nous dépassons la place d’Espagne baignée de soleil.
Les sièges des gradins de la tribune payante, face à l’astre solaire, sont tous
occupés. Vers quinze heures quarante-cinq, nous trouvons finalement à nous positionner
le long de l’avenida Marítima, proche de la calle Imeldo Serís, devant le siège
de Mapfre, une importante société spécialisée dans les assurances de toutes
natures.
Quelque
trente minutes piétinent avec nous avant l’arrivée du premier char, celui de
Lucifer, qui ouvre le cortège. Le dragon du Trône de Fer lance ses œillades
enflammées. Des méduses humaines passent. Une toute jeune naïade au visage
bleuté applaudit sur le char d’un autre dragon orange. Le bateau sur ses vagues
portatives, barré par un beau jeune homme au pantalon bleu fluo, remonte le
vent sur la chaussée. Devant nous, trois enfants grimés assis sur le trottoir
opposé suivent distraitement le cortège. À leur gauche, un garçonnet porte le
célèbre masque de Guy Fawkes, au large sourire, aux joues rosées et à la longue
moustache effilée, conçu par le dessinateur David Lloyd pour la bande dessinée
« V pour Vendetta ». Les quatre bambins figureront sur nombre de nos photos.
Nous reconnaissons dans le groupe de l’Afilarmónica NiFú-NiFá, considéré comme
la mère des murgas [groupes musicaux] des îles Canaries, les costumes des
hommes avec qui nous avons été photographiés complaisamment dans la matinée.
Deux princesses du royaume du Siam, le groupe de « Louis » aux hautes coiffes
dorées et sculptées, le char que j’assimile à Priscilla reine du désert, se
succèdent. Un monsieur bien portant grimé, en fauteuil roulant, précède la Perle
des princesses débout dans une vaste huitre aux nuances de rouge gardée par trois
énormes oiseaux blancs aux longs becs. De possibles Incas, des Brésiliens du
carnaval de Rio, des Aztèques aux atours orangés, un luxueux Ganesh aux longues
défenses en pierreries et sa princesse, un danseur de flamenco aux froufrous
jaunes, devancent les pièces de l’échiquier d’Alice et les ballerines du Lido
de Paris déjà admirées au Carnaval d’Icod. D’innombrables rois lions, des
princesses dans leur carrosse ouvert imaginaire, des danseuses de samba dans
d’éblouissants atours de plumes et de strass, ensorcellent les sens. Un
sympathique policier s’évertue à faire descendre des spectateurs montés sur les
palissades d’un chantier au bord de la voie. Un bel ange aux larges ailes, à la
parure d’argent et de nacre, prend la pose devant nous pour une photo. Les
hommes du groupe des « Las Celias de Tenerife », déguisés en reine de cabaret,
s’éclatent dans leurs plumes et leurs froufrous. Leurs coiffes démesurées aux
plumes jaune et orange arborent les ailes du cabaret le Moulin Rouge. Dans « La
murga infantil Los Castorcitos », Patrick se plait à photographier à plusieurs
reprises un bel adolescent aux cheveux rouges en brosse, au visage blanc, aux
lèvres et au bout du nez noirs. Des danseurs mexicains, le groupe d’enfants aux
pantalons en forme d’hippocampe admiré hier soir dans le parc, d’autres enfants
déguisés en volatiles colorés, la pieuvre géante, des enfants Na’vis aux
magnifiques visages blancs auréolés de bleu venus tout droit de la planète
Pandora, un peuple des profondeurs aquatiques, des enfants aux parures de
cirque, un groupe étonnant de créativité avec des coiffes futuristes spiralées
garnies d’articles de couture et de broderie, émerveillent les yeux éblouis par
tant de diversité.
À
un moment donné, le défilé est arrêté par un groupe de personnes qui débarquent
d’un ferry. Les voyageurs passent près de nous ; sur nombre de tee-shirts je
lis les mots « Aguas de Teror ». Les minutes participent activement à la mascarade haute
en couleur. Des adolescents, déguisés en containers vert et jaune, représentant
l'organisation Ecovidrio chargée du recyclage des emballages en verre en
Espagne, défilent et s’agitent dans une joyeuse bonne humeur contagieuse. Le
roi des mers, son sceptre d’argent dans la main, escorté de deux princesses, plonge
son regard dans nos yeux. Les enfants de la « Murga de Granadilla », au masque
de plongée "retorbuzo" surmonté d’une pieuvre rose, semblent sortir
tout droit du Monde de Nemo. Un groupe défile avec de grosses tasses à thé
fleuries sur la tête et des lièvres fixés aux hanches. L’univers d’Alice au
pays des merveilles inspire nombre de créateurs de costumes. Une jeune femme blonde au
superbe sourire montre à Patrick son « Máster en derecho autonómico »
obtenu à l’université Rey Juan Carlos. Un dinosaure passe. Soudain, nos regards
sont accaparés par l’univers de Star Wars. La princesse Leia nous sourit. Le
légendaire guerrier Chewbacca captive les regards. Dans une longue caravane,
Dark Vador et bien d’autres personnages témoignent de l’imaginaire prolifique
de George Lucas.
Le
défilé paraît sans fin. Pour rester sur ce parfum de science-fiction, nous
décidons de retourner à l’hôtel à dix-huit heures quinze, après presque trois
heures à rester debout. Près du parc, au jour déclinant, sur la calle el Pilar,
nous remarquons des bandeaux lumineux de fête suspendus pour le carnaval au
travers de la rue. Nous arrivons à l’hôtel avant dix-neuf heures. Nous nous
offrons un bain pour nous délasser. Les 579 photos prises aujourd’hui sont
chargées sur les ordinateurs et regardées avant le dîner pris dans la chambre.
Bananes et madeleines composent notre repas. Je croque les noisettes, les
amandes et la datte restées du petit déjeuner. J’œuvre sur l’ordinateur avant
d’entrer avec joie au pays des rêves où la station debout n’engendre aucune
fatigue…
Second appareil photo :
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