jeudi 7 mars 2019

Faro de Buenavista del Norte…


    Les rites matinaux et le petit déjeuner fredonnent leurs couplets avant le yoga des yeux sur le balcon. Je vois le vieux jardinier qui balaie consciencieusement les marches des deux escaliers accédant à la chapelle. Deux hommes bavardent haut et fort sur la rue. Un vent froid rappelle que nous sommes encore en hiver. J’effectue un montage pour prendre une photo avec le parapluie coloré étrenné hier et son étui plastique transparent rétractable, l’ancienne coque blanche rayée bleu griffée Jean Paul Gaultier de l’iPhone et le parapluie de Patrick. Les neuf heures quarante-cinq s’éloignent. Je consulte les blogs de Patrick avant de procéder à une sélection de photos du carnaval de Santa Cruz parmi les 579 clichés copiés sur la trame du temps. Environ cent cinquante d’entre eux sont retenus pour participer à la narration de la journée du carnaval. Une camomille est sirotée en fin de matinée.

            Nous partons vers midi trente pour Garachico. La voiture est garée sur le parking dissimulé. Nous marchons sur la calle Volcán de Ponte, nous passons devant le bâtiment de la « Guardia Civil » et nous arrivons directement au restaurant « Candelaria La Cocinera » où Pepa nous accueille. Nous commandons des « setas » à l’ail, des tallarines aux légumes et des lasagnes aux aubergines. Pepa se souvient de notre choix de boissons. Une dame âgée, accompagnée par son probable fils, arrive avec un déambulateur. Elle vient déjeuner avec sa petite-fille. La salle se remplit. Le soleil perce les nuées. La luminosité s’accentue à l’extérieur. Un couple francophone mange à une table voisine. Nous apprécions des bouchées de pain chaud aux céréales et graines avec de la mayonnaise au persil. Le brouhaha des conversations s’accentue progressivement. Les champignons à l’ail arrivent ; un peu trop salés mais vraiment succulents. La dame âgée, persévérante, quitte la salle pour s’installer à la terrasse où une table s’est libérée. Pepa s’active entre toutes les tables, son visage toujours souriant. Les lasagnes et les nouilles dégagent des volutes de fumée odorante en arrivant sur la table. Les mets, excellents, sont savourés lentement. En fin de repas, un couple s’installe à la table des francophones devenue vacante ; en voyant le monsieur passer devant moi, la mémoire m’envoie par association l’image de Tyrion Lannister, un personnage de la série Game of Trones. Pepa nous apporte deux digestifs en cadeau. Nous sommes vraiment épatés. Pour dresser une autre table, il sort du vieux bahut haut de la salle un rouleau de sets de table orange. Sur le comptoir, une affichette détaille le programme du carnaval de Garachico. Vers quatorze heures trente, nous quittons ce lieu de charme en gratifiant Pepa d’un beau pourboire qui le touche tout particulièrement.

            Nous revenons sur nos pas pour retourner à la voiture. Nous nous attardons sur le chemin en lames de bois des allées empierrées bordées de murets en roches volcaniques qui surplombent le parc de la Puerta de Tierra. Nous contemplons le village et le littoral en contrebas. Plus avant, devant la Garde civile, je glisse mon regard sur une maisonnette au travers de la porte ouverte de la propriété protégée par un haut mur ocre jaune. À côté de l’entrée, une plante pousse dans un séduisant pot en forme de grosse coccinelle. Un monsieur vient garer sa voiture. Nous nous saluons avec un sourire avant qu’il ne franchisse le seuil.

            Nous prenons la direction de Los Silos. Nous quittons la route TF 42 à la sortie du village pour suivre différents « caminos » bordés de plantations de bananes. À l’angle du camino de la Montaña, après un demi-tour, nous prenons à droite pour suivre la calle Acceso Bermúdez qui nous emmène directement à notre destination. Telles les eaux s’écartant de la mer Rouge devant Moïse, la route s’ouvre devant nous entre les falaises des innombrables bananeraies que j’assimile quelque peu à celles de Los Gigantes. Patrick pilote avec dextérité, prend des virages à angle droit entre les murailles en pierres disjointes surmontées de moellons ajourés qui laissent voir les inflorescences des bananiers dont les énormes feuilles s’élancent vers le ciel moutonneux. La route plonge vers le littoral, se dessine en lacets qui montent ou descendent au rythme de la topographie. Des palmiers géants semblent embrasser le ciel. Par endroits des fils de fer barbelé surmontent des murs en escaliers. Plus avant, des serres géantes se signalent derrière les mâts en pierre qui les maintiennent. Soudain, au bas de la dernière descente qui semble plonger dans l’océan, le « Faro de Buenavista del Norte » jaillit dans nos regards attentifs sur la Punta de los Guinchos. La voiture est garée devant l’enceinte blanche du phare.

            Tout de suite, nous sommes sous le charme de ce lieu isolé, libre de toute vie humaine. Le phare remarquable se dresse sur les falaises depuis une trentaine d’années en offrant à l’océan la vision de son escalier en colimaçon, à la dizaine de circonvolutions ouvertes aux quatre vents, relié à une tour carrée qui abrite la lanterne rotative. Une balustrade rouge s'enroule sur la spirale autour du noyau blanc circulaire. Tel un vigile impavide, le phare à la couleur blanche éclatante s’élance majestueusement dans le ciel bleu et blanc en contrastant pleinement avec le bleu profond de l’océan et le sol volcanique où s’éparpillent maints galets que nous foulons pour prendre du recul. Depuis les alentours, nous admirons sa silhouette bordée de plantations de bananes à perte de vue. Des graffitis sur le mur d’enceinte ternissent son aura de blancheur. Nous nous approchons du bord des falaises où les vagues écumeuses achèvent leurs aventures.

            Le cœur vaillant, nous décidons d’aller sillonner l'empire du basalte noir et d’arpenter les falaises modelées par d’anciennes coulées de lave. Escortés par la brise marine, par les embruns, par le déferlement des vagues qui se brisent, nous cheminons dans la magie du décor époustouflant. Dans ce cadre idyllique, une fantasia scénique saisissante et fascinante se déroule devant nos yeux pourtant familiarisés aux assauts des vagues sur le littoral. Les vagues déchaînées et impétueuses chantent une mélodie enivrante. Malgré la hauteur des falaises, je vois les crêtes des vagues s’élever au-dessus de la tête de Patrick et projeter leurs embruns dans un éparpillement acrobatique de myriades de gouttes qui forme un calice aquatique à la blancheur nivéenne. Devant l’ampleur du phénomène, je me demande, l’espace d’un instant, si les tourbillons d’écume vont happer mon mari. Nous avançons lentement, le regard fasciné par les vagues qui bouillonnent et s’agitent dans leur spectaculaire harmonie. Les rouleaux se forment sans fin, s’animent, s’élèvent au firmament, se brisent sur les récifs dans un écumeux fracas ou viennent s'éclater contre les falaises érodées.

            Soudain, un ravin, un cratère d'une extraordinaire beauté, sculpté et érodé par le ressac fougueux des vagues, embrasse notre regard. La spectaculaire caverne « El Rayo », peut-être formée par la puissance du dieu de la foudre, impressionne par son gigantisme. Je la traverse par le bras de roche escarpé encore existant qui la sépare du littoral. Sur une photo prise par Patrick, ma taille sur l’arche se montre lilliputienne devant la grandiose cavité. Dans le lointain, le phare, les plantations et les serres paraissent bien petits. Les flaques nées dans les roches, qui rampent comme les magnifiques racines d’un ficus de Lord Howe, et qui affleurent à l’entrée de la caverne, se transforment par endroits en cratères lunaires. Plus loin, d’autres cavités concaves en bordure du littoral laissent apparaître nombre de strates qui semblent vouloir s’effondrer à tout moment. Je vois Patrick qui approche le bord de la falaise, où mon regard se pose, sans se douter un instant de ce danger imaginaire. Par endroits, nous pouvons approcher les flots qui viennent plus calmement accaparer les roches aux formes déchiquetées et élancées pour certaines. Différentes criques se succèdent et nous atteignons l’Ensenada [petite baie] del Casado.

            Les seize heures s’annoncent dans une vingtaine de minutes. Nous décidons de revenir sur nos pas. Les regards se tournent vers l’intérieur des terres. La végétation désertique laisse voir des figuiers de Barbarie, des cactus et des plantes dont les noms de baptême nous échappent. En m’approchant de la silhouette du phare, je pense à la tour de Pise et j’ai la sensation qu'il va basculer dans les flots. Continuellement captivés par les vagues, nous prenons encore des photos, en ignorant l’appel du vide au bord des falaises qui dominent des mers d’écume. Les seize heures se sont envolées quand nous quittons le site, le cœur léger après tant de beauté. Pour retourner sur la route TF 42, nous traversons le village de Buenavista del Norte. Je m’arrête pour photographier le panneau à l’entrée du site. Une trentaine de minutes plus tard, je gare la voiture le long de la calle Fray Cristóbal Oramas à côté des avocatiers admirés le jour de l’anniversaire de Daniel. Au bas de la calle Guillén, le mur récemment peint en rouge s’étonne que la surface blanche en dessus de la petite avancée plate couverte de tuiles ait été oublié. Je pense que l’ouvrage était infaisable depuis l’échafaudage.

            De retour chez nous, je poursuis la narration de la journée du carnaval à Santa Cruz. La pause-détente est appréciée durant le plaisant ouvrage. Avant le dîner, Monsieur Virce m’offre deux kiwis, trop mûrs à son avis pour être payés. Désarmé devant la fermeté de sa décision, je ne peux que sourire et le remercier vivement. Les rondelles des kiwis fondent dans la bouche. Durant la soirée, après un temps de lecture, nous regardons les deux derniers épisodes de la seconde saison de la série « The Good Place ». En fin de projection, Eleanor, revenue sur Terre, écoute une conférence de Chidi. Je relève ses derniers propos : « Pourquoi être bon chaque jour, si ça ne nous garantit aucune récompense, maintenant ou après la mort ? On choisit d’être bon en raison de nos liens avec les autres et de notre désir inné de les traiter avec dignité. Pour faire simple, on n’est pas tout seuls. » Nous bavardons de la profondeur des réflexions de Chidi avant de rejoindre Morphée pour la nuit...















































                                Second appareil photo :





















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