Dans
les rêves… lors d’une soirée, les deux
battants d’une porte d’ascenseur s’ouvrent devant moi. Je vois nettement, assis
sur un siège confortable, Christian Lepape, élégamment habillé, qui me regarde
en souriant. Dans les années quatre-vingt-dix, j’ai accompagné Christian durant
quelques années, pour lui venir en aide dans le cadre de l’association. Je l’ai
connu lors du premier réveillon de Noël offert aux personnes seules. Le garçon
venu avec lui ce jeudi 24 décembre 1992 au soir s’est suicidé dans les jours
suivants…
Les
rites matinaux et le petit déjeuner répètent leur partition. Lors de ma
présence sur le balcon, la pluie tombe lentement. Le vent s’est éclipsé. Le
manteau nuageux limite la clarté. Durant la séance de yoga des yeux, le ciel et
l’océan se confondent. Les minutes à dix heures ricochent sur le sol mouillé.
Je consulte les messageries et les blogs de Patrick. Aidé de Google traduction,
je compose et je remanie un texte de remerciement en espagnol pour Monsieur
Virce et pour les deux dames de la boulangerie. Je l’écris ensuite sur la
première page des trois livres du Petit Prince que nous allons offrir avant de
quitter Icod.
« Le ofrecemos este libro de un escritor
francés para agradecerle su cálida bienvenida durante los últimos tres meses
que pasamos este invierno en Icod de los Vinos. Regresaremos a Francia el
viernes 29 de marzo. Apreciamos en mucho sus atenciones con nosotros y su
amabilidad. Guardaremos un hermoso recuerdo de su personalidad entrañable.
André y Patrick » [Nous vous offrons ce livre d'un écrivain français pour
vous remercier de votre accueil chaleureux au cours des trois derniers mois
passés à Icod de los Vinos cet hiver. Nous reviendrons en France le vendredi 29
mars. Nous avons apprécié grandement votre attention et votre gentillesse. Nous
garderons un beau souvenir de votre personnalité attachante. André et Patrick].
Je
commence la narration de la journée d’hier quand les onze heures trente
s’annoncent. Une heure plus tard, nous marchons sur la calle San Agustín. Des
gouttes de pluie s’échappent encore des nuages. J’ouvre le parapluie pour protéger les verres des lunettes. À l’angle de la calle el
Sol, un monsieur pressé nous laisse traverser devant lui d’un geste hâtif. Il
vient de sortir de sa voiture à la carrosserie couleur vert canard qu’il laisse avec naturel au milieu de la rue pour aller probablement
effectuer une course... rapide. Nous nous amusons de cette situation déjà connue au
centre-ville. Un peu plus loin, nous nous amusons cette fois de la forme d’une
voiture promotionnelle du Loro Parque, stationnée au bord du trottoir, qui
s’apparente à une orque avec un aileron dorsal noir sur la toiture et une
nageoire caudale, noire et blanche, large et arrondie, sur le hayon du coffre.
Nous entrons vers treize heures au restaurant « Casa de comidas La Parada », en
contrebas de la plaza Andrés. Nous préférons déjeuner à l’intérieur devant la
froidure de l’air. La salle ressemble à celle de certains restaurants savoyards
avec les poutres au plafond et le bois foncé qui participe à la l’agencement.
Nous prenons place à une table pour quatre personnes à l’angle de la pièce, à la
droite de la porte d’entrée. Des cadres suspendus au mur blanc dévoilent
d’anciennes photos en noir et blanc du centre d’Icod. Patrick reconnaît une vue
plongeante de la calle San Sebastián qui donne sur la place Andrés. Trois voitures
anciennes se remarquent. Un autre cliché offre de voir de profile la pergola de
la place, le Drago milenario et le volcan Teide. Une photo prise depuis la
place de la mairie montre le début de la calle San Agustín où une fillette et
une jeune femme coiffée d’un élégant chapeau regardent l’objectif. Les grands
absents des photos sont les commerces. Melania et un jeune homme costaud et
barbu s’occupent de nous. Nous optons aujourd’hui pour des papas arrugadas, une
crème de légumes variés et pour deux « Revueltos de champiñones ». Du beurre
est apporté pour remplacer les amuse-bouches carnés. Il fond sur les pommes de
terre ridées que j’agrémente de mojo à la coriandre. Patrick boit de l’eau
gazeuse Fonteide. Il fait fondre du beurre dans l’onctueuse crème de légumes
très chaude. Je savoure la mienne avec la petite cuillère de la manzanilla. La
salle se remplit et seule une table reste inoccupée. Les champignons, poêlés
avec des œufs brouillés, surprennent agréablement les regards et se révèlent
excellents et goûteux.
Durant
le repas, Patrick me parle de l’évangile secret de Marc et me narre un étrange
passage tiré de cet évangile. L'épisode se déroule dans le Jardin de Gethsémani
pendant la Passion du Christ : « Marc 14
[…]50Alors tous l'abandonnèrent, et prirent la fuite. 51Un
jeune homme le suivait, n'ayant sur le corps qu'un drap. On se saisit de lui ; 52mais
il lâcha son vêtement, et se sauva tout nu. ». Il m’apprend aussi que dans
cet évangile, outre Lazare, le Christ ressuscita d’autres personnes dont un
jeune homme : [Jésus s’approcha et
fit rouler la pierre qui fermait le tombeau. Il entra aussitôt là où était le
jeune homme, tendit la main et l’éveilla en lui saisissant la main. Le jeune
homme l’aima du premier regard et se mit à le supplier de vivre avec lui.
Sortant du tombeau, ils allèrent à la maison du jeune homme, car il était
riche. Le sixième jour, Jésus lui donna un ordre : le soir venu, le jeune homme
vient auprès de lui, nu sous un simple drap ; et il demeura avec lui durant
cette nuit-là, car Jésus lui enseignait le mystère du Royaume de Dieu.] Ces
informations m’apportent du baume au cœur quand je repense aux souffrances de
mon enfance.
Le
repas se termine la joie au cœur. En sortant après quatorze heures, nous
constatons que les tables de la terrasse sont toutes occupées. Nos pas nous
conduisent vers la place Andrés. Avant de flâner, nous achetons d’ultimes
cartes postales chez Arte Ycodem. La pluie a cessé et des amaryllis rouges,
ruisselantes de gouttes d’eau, demandent à être photographiées. Vers le
kiosque, une fleur rose se dresse fièrement sur une longue tige vert clair. Des perles de
pluie sur les pétales nervurés de blanc rehaussent sa beauté. Un groupe de
touristes russes, rassemblé devant le vénérable banian, écoute distraitement
les propos de la guide. Je prends en photo le bâtiment blanc, cubique et
original, où s’est installé le magasin « La Parada del Drago ». En mai
2013, la caméra de Google map dévoilait à sa place le magasin « Bazar
Souvenirs Gloria ». Impermanence ! Patrick s’approche d’une affichette
posée sur la porte de l’église fermée. Je cherche sur l’iPhone la traduction
des morts « Cerrado por defunción » [Fermé pour décès]. En sortant du
parc, très animé aujourd’hui malgré le temps pluvieux, nous entrons chez
Ale-Hop pour toucher la texture des sacs de plage, colorés et attrayants,
exposés en vitrine. Patrick remarque alors la présence de réveils originaux
dont les diodes électroluminescentes des chiffres rouges transparaissent à la
surface de cubes aux arêtes arrondies de différentes couleurs. Nous sommes
séduits. Nous optons pour un modèle que mes yeux voient de couleur gris-bleu.
Samuel, un beau gars barbu à la chevelure noire de jais, un piercing en forme
d’anneau sous le lobule du nez, encaisse avec un séduisant sourire les quinze
euros de la « Reloj led de madera » [horloge led en bois]. La vache à
l’extérieur du magasin se protège des gouttes d’eau sous un parapluie à la
bordure bleu clair. Les mots « Sonrie cada dia » [Sourire tous les jours] se
lisent sur la toile transparente. Sur le chemin du retour, derrière une grille
du restaurant « Agustín Y Rosa » fermé aujourd’hui, je photographie une séduisante
causeuse, en bois cérusé beige, garnie de coussins blancs colorés.
De
retour dans l’appartement, je poursuis le récit de la journée d’hier avec des
escapades sur la toile Internet dont les méandres sont riches de ricochets
parfois très intéressants et instructifs. La pause-détente ponctue le plaisant
ouvrage. Patrick se détend avec le dernier épisode de la série « Everything
Sucks ! ». Le blog est actualisé avant le dîner. Je croque une pomme. Je
savoure avec des rondelles de banane le restant de gâteau à la citrouille. Une
barre El Almendro termine mon repas. Durant la soirée au salon, confortablement
assis à côté de Patrick, les jambes allongées sur le grand pouf rond, je
retourne au pays des mille et une nuits. Je lis dans le conte de Shéhérazade et
de Shahryar que la bonne santé est une question d’harmonie, que les maladies
s’expliquent par une dissonance, et que guérir consiste à accorder l’individu
comme un instrument pour qu’il joue juste et se remette à l’unisson du monde…
Nous regardons le dernier épisode de la plaisante série « Carmen, l’Éternelle
sorcière ». Aldemar se désagrège une fois son ombre noire envolée à jamais. Ses pouvoirs revenus, Carmen peut guérir ses
deux amoureux, Esteban et Cristóbal. Ce dernier apparaît du passé grâce à Jhony
Ki qui, pour changer le destin de ses parents décédés, se trompe de siècle dans
son voyage temporel et finit enchaîné sur une galère barbaresque…
Second appareil photo :



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