Lors
de ma présence sur le balcon, où seul Borée souffle plus calmement ce matin, la
cloche de la chapelle sonne à qui mieux mieux à neuf heures trente pour
annoncer la messe. Les chaises sur le parvis sont encore inoccupées. Les fidèles
traînent le pas ce matin. Patrick me montre une vidéo aérienne tournée hier par
la BBC. Je vois sur l’écran de son ordinateur des rivières humaines qui ont
envahi les rues et les parcs de Londres dans le dessein manifeste d’obtenir la
mise en place d’un nouveau référendum pour ou contre le Brexit, pour ou contre
le maintien ou non de la Grande Bretagne dans l’Europe. Voir ainsi des millions
de Britanniques rassemblés au cœur de la ville provoque une vive émotion en
moi. Je consulte les messageries et les blogs de Patrick. Nous regardons les
résultats du tirage d’hier de la Lotería La Primitiva. Les onze heures
pianotent sur la trame du temps. Je commence la narration de la journée d’hier.
Avant
treize heures, nous allons effectuer quelques courses chez Monsieur Virce. En
grimpant la rue, au travers des fenêtres entrouvertes du bistrot à côté de
notre entrée, nous voyons une douzaine d'hommes qui jouent aux dominos, assis à deux
tables différentes. D’autres garçons, debout, regardent avec intérêt le
déroulement des parties. À l’épicerie, tous les avocats ont été vendus. À regret,
j’opte pour une courgette de l’île. Patrick choisit trois petites tomates
mûres. Monsieur Virce nous offre quatre kiwis jaunes bien mûrs. Je suis ébloui
par sa démarche vraiment amicale à notre égard. Un régime de bananes complète
notre sélection. À la boulangerie, avant d’hésiter sur le
choix à opérer, le dernier pain de centeno [seigle] caché à notre
regard nous est proposé spontanément par la vendeuse. Nous sommes ravis de cette attention. Nous déjeunons dans
l’appartement. Le beurre crémeux, tartiné sur le pain, est croqué avec du
fromage de brie et des tranchettes de celui emporté hier au restaurant.
Nous
partons après le repas pour La Orotava dans le dessein de visiter le Jardín
Victoria fermé pour entretien lors de notre venue du vendredi 11 janvier. La
voiture est garée sur la calle Leonor Monteverde. Nous nous promenons en
prenant la direction de notre objectif. Sur une petite place devant la pizzería
Gusto Italiano où un couple bavarde sur la terrasse, un monument à proximité d’une arche en
pierre regardée par un massif d’oiseaux du paradis rend hommage à
Doña Leonor Pérez Cabrera, la mère de José Martí, poète et héros cubain. Nous
passons devant la superbe façade de la Casa Salazar qui abrite aujourd’hui l’université
européenne des îles Canaries. Le balcon central pourvu de trois superbes fenêtres en
ogive charme les regards. Une fois arrivés à destination, nous constatons avec
un grand étonnement que le jardin est encore fermé. Aucune indication
supplémentaire n’a été ajoutée sur l’affichette lue la dernière fois. Nous
sommes surpris de cette désinvolture et de ce manque d’empathie vis-à-vis du
touriste. Nous nous promenons en contrebas sur la plaza del Ayuntamiento,
accessible aujourd’hui. Le large bâtiment de la mairie, à la façade rose,
domine la place agrémentée de jardinets embellis de fleurs et de plantes
exotiques. Je remarque la présence de pandanus qui charment toujours mon
regard. Deux petits ponts traversent un bassin bordé de fleurs. En juin, lors
de la célébration du « Corpus Christi », la place de la mairie aux damiers en
nuances de gris se couvre de grandes tapisseries éphémères le jour des «
alfombras ». Cette coutume remonte à 1847 lorsque les membres de la famille
Monteverde, sous l’impulsion de Leonor del Castillo, fabriquèrent un tapis de
fleurs pour célébrer la procession religieuse qui défilait devant leur demeure.
Une
dame âgée, vêtue d’un élégant tailleur
bleu roi, la chevelure châtain clair coiffée avec style, chemine lentement devant la place. Sa prestance me
rappelle ma tante Jeanne morte le mardi 26 juin de l’année passée. Nous nous
promenons autour de l’église « Nuestra Señora de la Concepción ». Une vue nous offre de voir le littoral et la colline
où trône l’hôtel las Águilas, devant le centre commercial La Villa. Nous foulons
l’herbe des petites allées sinueuses d’un coquet jardin vers la plaza Casañas.
Des palais côtoient des demeures délabrées. Des totems informatifs résument
l’histoire de ces fabuleuses bâtisses riches de l’histoire de Tenerife.
Certains palais sont bien entretenus. D’autres s’essoufflent devant le manque
de moyens de leurs propriétaires pour leur garder leur apparence fastueuse. Je
pense à l’impermanence qui demeure à la base de la réalité humaine sur terre.
Vouloir redonner vie à ce qui n’est plus provoque de la souffrance, de la
désillusion et de l’amertume. L’interdépendance des êtres et leurs corrélations
en continuelles transitions participent à cette impermanence. Le changement
rend transitoires chaque existence et chaque réalisation. L’homme a tendance à
occulter la réalité inéluctable de sa mort et de celle de ses réalisations.
Cette propension nuit à son développement personnel et à ses relations avec
autrui. La conscience de l'impermanence conduit au détachement et à la liberté
intérieure, dans un chemin de vie moins conflictuelle, où les possessions
immobilières deviennent accessoires. Cette conscience offre de redéfinir les
priorités, de se recentrer sur l'essentiel et de se préparer à la mort en
atténuant son caractère traumatisant.
Des
ruines à ciel ouvert, des bâtisses délabrées aux ouvertures béantes, un ravin
aux plantes grimpantes traversé par des canalisations hasardeuses, un bassin
sphérique oublié envahi par la végétation, des chaumières épuisées par les
intempéries, des façades fanées, d’autres rutilantes, des palais honteux
affligés de leur inconcevable décadence qui se comparent à d’autres rénovés
luxueusement, de coquettes maisons jumelles pimpantes et colorées, se côtoient
et s’enchevêtrent dans une vision extrême offerte par notre cheminement. Toutes
ces réalisations humaines, aux dates de naissance variées, témoignent du
changement inéluctable dont la mort fait grandement partie. Nous retournons
tranquillement vers la voiture. Le couple qui discute à la terrasse à la
pizzería Gusto Italiano continue son bavardage qui dure depuis bientôt une
heure et demie. Nous sommes de retour à Icod après seize heures. La voiture est
garée vers le restaurant Jardin de Oro.
Une
fois dans l’appartement, j’écris une carte postale pour notre amie Christine.
J’œuvre sur l’ordinateur. Je m’amuse avant la pause-détente à voyager dans le
temps au début des années 2010, grâce à Google map, en me promenant sur l’écran
de l’ordinateur le long les deux rues commerçantes principales d’Icod.
L’impermanence s’affiche aussi dans toute sa splendeur. Des commerces ont
disparu, d’autres se sont ouverts, et certains sont toujours en activité, comme
le magasin de meubles Drago. Le restaurant où nous avons déjeuné hier
n’existait pas encore, ni le magasin Ale-Hop et la boulangerie Lekkery située à
sa droite. Je constate la lente dégradation des façades des bâtiments, rarement
entretenues et rénovées. Rien n’est immuable. Tout change, parfois lentement,
parfois brusquement, telle l’éruption du volcan qui recouvrit de lave la ville
de Garachico. Tout en prenant plaisir à siroter le cacao au lait de riz, nous
parlons des capacités du prochain ordinateur de Patrick qui pense acheter un
modèle de la gamme « Surface » avec un écran tactile de chez Microsoft. Il se
détend ensuite avec la série « Everything Sucks ! ». Le blog est actualisé
quand les dix-neuf heures sonnent au clocher. Les photos du jour sont chargées.
Un smoothie fraise banane est réalisé.
Lors
du dîner, je croque une pomme. Je savoure avec des rondelles de banane la part
de gâteau carotte noix de coco, et un morceau de celui à la citrouille. Durant
la soirée, la lecture du livre de Marie de Palet se termine dans la joie et
l’amour. Appuyés sur la rambarde du pont, leurs regards portés par le sillage
d’argent du bateau, Claude et Sophie regardent disparaître les côtes
françaises. Le port bruyant et coloré s’éloigne peu à peu. Le soleil disparaît
en incendiant l’horizon. Il lance des reflets de braise sur une mer d’huile et
répand sur les flots une poussière d’or… Dans l’univers de la série « The Good
place », Tahani se réconcilie avec sa sœur cadette Kamilah. Dans les bras l’une
de l’autre, elles prennent conscience de la conduite destructrice de leurs
parents et de la pression intolérable qu’ils firent peser sur elles tout au
long de leur enfance. De son côté, Eleanor, accompagnée de Michael, rencontre
sa mère qu’elle croyait décédée…
Second appareil photo :

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