Lors
des rites matinaux, pour le second exercice des cinq Tibétains, je m’allonge
sur le dos sur la douce couverture rose, pliée sur la couverture verte, toutes
deux en fibres de polyester. Le petit déjeuner surfe sur la partition du samedi
19 janvier. Aujourd’hui, outre les arachides grillées non salées croquées avec
des dattes Medjool, je mastique des noisettes et des noix du Brésil avec les
rondelles de banane. Lors de ma présence sur le balcon, Borée tourbillonne et
anime énergiquement la ramure des arbres. Son souffle puissant décoiffe et les
fleurs frémissent à son approche. L’astre solaire a disparu derrière les nuages
amoncelés. La ville baigne dans une lumière blafarde qui éclabousse les murs en
leur donnant une apparence morne et désolée. J’imagine qu’il s’agit d’un clin
d’œil de la météo et d’un dernier soubresaut de l’hiver. Je remarque pour la
première fois, grâce à une dame apparue en coup de vent, un balcon profond en
contrebas de la rue. J’effectue le palming à l’intérieur. Les dix heures
emmitouflées sonnent au clocher de la chapelle où les fidèles assistent à une
messe. Je consulte les messageries et les blogs de Patrick. Nous répondons à un
mail de Thérèse suite à un fait accompli sur notre propriété commune sans
informations et accords préalables. Je commence la narration de la journée
d’hier.
Après
treize heures trente, une fois quelques emplettes effectuées chez Monsieur
Virce, nous marchons sur l’avenida 25 de Abril pour aller faire des courses
chez Dino. Sur l’avenue, des ouvriers peignent en blanc des bordurettes et des
murets dont la peinture initiale orangée, écaillée et défraîchie, tire sa
révérence sous les coups de pinceau. De la « mermelada de melocotón »
[confiture de pêche], du fromage de Brie, du « queso de leche de cabraet El
Faro » [fromage au lait de chèvre] fabriqué sur l’île de Lanzarote, du beurre
crémeux des Asturies, des chips à l’huile d’olive Dino et un demi kilogramme de
fraises Tarrina à un euro vingt-neuf composent notre sélection au supermarché. En
remontant la calle Francisco Miranda, un pain noir est acheté à la boulangerie
Horno de pan. Une dame se fait emballer quatre parts de gâteau à la crème. Nous
voyons la mise en place du traditionnel et ingénieux arceau en carton disposé
au-dessus des douceurs pour les protéger durant le transport. Nous déjeunons
dans l’appartement. Les champignons frais et l’avocat moelleux à cœur de
Monsieur Virce sont délicieux.
Les
quatorze heures sonnent au clocher de la chapelle. Je reprends tranquillement
la narration de la journée d’hier tout en musardant de temps à autre sur la
toile Internet. Patrick œuvre sur son ordinateur. Nous partons nous promener
vers le centre-ville après la pause-détente. En chemin, je regarde de superbes
verres à pied en cristal qui scintillent sur le graphisme de la publicité d’une
camionnette de la société « Atilano House Hosteleria ». Un retrait d’espèces
est effectué à la CaixaBank. Le manque de clarté sur la place Andrés et la
présence d’un vent froid nous incitent pour la première fois à presser le pas.
Je prends le kiosque en photo. Nous effectuons des courses chez Alteza où
Guacimara nous accueille à la caisse. Sur la calle San Agustín, j’achète une
boîte de cacao de l’Équateur et de Haïti à la boutique Mama Tierra.
Plus
avant sur la rue, une dame à la chevelure mi-longue de couleur châtain-roux,
petite et un peu courbée, à l’âge avancé, chemine à notre encontre en s’aidant
d’une béquille. Vêtue d’une jupe bleu foncé et d’un pull marin rayé assorti,
elle marche lentement dans une démarche légèrement chaloupée. Son bras gauche fléchit
imperceptiblement sous le poids d’un grand sac en cuir fauve. Elle s’arrête et
nous adresse la parole. Souriante, le visage énigmatique, elle se lance dans un
petit discours, ignorante de notre méconnaissance de sa langue. Le contenu de
sa main parle pour elle. Elle nous propose d’acheter un billet de jeu de
hasard. L’entête des feuilles en équilibre au creux de sa paume porte les mots
« La Primitiva », un organisme officiel qui ressemble au jeu du loto en France.
Sur le billet du dessus, six numéros apparaissent sous le mot « apuestas » [paris
(enjeux)]. La dame parle beaucoup mais le contenu de ses propos nous échappe.
Toutefois, nous imaginons qu’elle désire nous vendre un billet. Devant son
charme, sa simplicité, son assurance et son aisance dans la parole, nous lui
achetons le billet qu’elle nous tend. La mise imprimée se monte à un euro. Elle
demande deux euros. Les pièces étant manquantes dans le porte-monnaie, je lui
donne un billet de dix. En comptant à voix haute, elle me rend la monnaie avec cinq
pièces de un euro, une pièce de deux euros… et une livre sterling. La pièce britannique
plus lourde, à la tranche échancrée et rainurée, se remarque au premier coup
d’œil. Amusés, nous sourions sans rien dire. Sur le « boleto », dont le tirage
aura lieu demain, les mots « repita su apuesta con este resguardo » invitent le
gagnant à présenter le reçu, étoffé d’un code QR. La dame poursuit son chemin
et s’adresse à une jeune femme assise en travers au bout du banc derrière nous.
Plus avant sur la rue, comme un écho à une pensée de sociabilité chez les « chichareros » [canariens de Tenerife], je
vois un tapis extérieur de seuil de porte dans une vitrine où se lisent les
mots en anglais « Come in – Friends & Family welcome here… » [Entrez, amis
et famille bienvenue ici].
La
« Lotería La Primitiva » naquit sous le règne de Carlos III suite à une
proposition du marquis de Esquilache. Son objectif fut d'obtenir plus d'argent
pour les caisses du royaume sans créer une nouvelle taxe. Le premier tirage au
sort eut lieu le samedi 10 décembre 1763, avec un système très similaire à celui
d’aujourd’hui. Les trois quarts des quelque deux cent mille réales collectés
furent redistribués. À cette époque, cette loterie s'appelait simplement «
Lotería por Números »…
Quand
nous montons la calle del calvario, les fidèles sortent de la chapelle. Je
prépare un smoothie banane, kiwi et fraises. Les dix-neuf heures sonnent au
clocher quand je lance la réduction du format des photos sélectionnées pour
illustrer la journée d’hier sur le blog. Je l’actualise une trentaine de
minutes plus tard. Je commence ensuite une lettre pour Sonia. Lors du dîner, je
croque une petite pomme avant de déguster le smoothie. Deux barres El Almendro,
dont une chocolatée, complètent mon repas. J’apprécie nos soirées au salon,
assis à côté de Patrick. J’entre par la porte imaginaire du kindle dans
l’univers de Sophie qui fait la connaissance de Claude, un capitaine en
convalescence suite à une crise de paludisme. Ils décident de partager leur
solitude dans l’amour. Nous entrons ensuite dans l’univers de « Siempre
Brujal ». Jhony Ki se porte au secours de Carmen en 1646 en traversant
courageusement la porte temporelle ouverte par son amie afro-colombienne suite
à un envoûtement d’Aldemar qui lui volé ses pouvoirs de sorcière. Malgré les
incohérences du scénario, je suis sous le charme de cette plaisante série
colombienne...
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